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Réflexions et interrogations sur les zones de rupture tranquille et notre désir d'avenir
 

 Blog » De l'illusion de pensée mortifère comme moyen très efficace de contrôle des esprits et des corps

 5 Comments - Add comment | Back to Mon blog durable perso Written on 21-Mar-2008 by cedric-errero
Chantal Sébire ne pouvait se résoudre à mettre fin à ses jours.
Elle demandait donc à la société dans laquelle elle vivait de reconnaître le caractère définitivement insupportable de sa vie, donc à pouvoir terminer celle-ci.
La dignité que pouvait octroyer à la mort de Chantal Sébire une telle reconnaissance aurait signifié la victoire d'une souffrance inhumaine plutôt que la défaite d'une personne qui avait fait tout ce qu'elle pouvait pour lutter. Un très beau message vers sa famille. Et vers Chantal Sébire à qui la société aurait dit de ne pas culpabiliser d'avoir envie de mourir.
Dans son cas il semble de plus qu'il était médicalement avéré que sa vie était devenue, de façon irréversible, un calvaire (du nom de la colline où un certain Jésus-Christ, dont personne n'a la moindre preuve de l'existence, aurait été crucifié).

La société lui a dit non. Puis elle est morte.
On devine, au travers l'infâme autopsie que la société dans laquelle elle vit a ordonnée, un très fébrile et mesquin besoin de vérifier si Chantal Sébire ne serait pas morte de mort "non naturelle", on ne sait jamais.

Bien bien.

Il sera évidemment toujours possible de faire cesser une vie jugée insupportable.
Et les pensées qui lient suicide et souffrance (de la réflexion sur le sujet à la pensée littéralement suicidaire) existent, et continueront d'exister.
Les blogs en sont remplis un peu plus ces derniers jours.

Qui a intérêt à escamoter un débat sur l'intensité acceptable de la souffrance, et donc le sens de la vie ?

A nouveau cette citation d'Hannah Arendt, dans Condition de l'homme moderne (1958), dont nous avions déjà discuté :
"Si l'égoïsme moderne était, comme il le prétend, une poursuite acharnée du plaisir (nommé bonheur), il ne lui manquerait pas cet élément indispensable de tous les systèmes hédonistes : une justification radicale du suicide. Ce défaut à lui seul indique qu'il s'agit en fait de philosophie de la vie sous la forme la plus vulgaire et la moins critique."

Bien sûr nous souffrons tous, cela fait partie intégrante du mécanisme individuel de construction de soi.
Mais certaines souffrances, de part leur intensité et/ou leur durée, méritent une réflexion collective, une limite clairement formulée dans la société.
Les souffrances physiques bien sûr, les souffrances psychiques également.

Chantal Sébire demandait qu'on lui dise que les dés étaient pipés, que la souffrance dans son cas trichait, que la société bienveillante l'entoure de ses bras en lui disant "tu n'y es pour rien et n'y peux rien, tu n'es pas une merde".

Avoir envie de mourir, ou envisager qu'on pourrait éventuellement avoir envie de mourir, sont des pensées. Le passage à l'acte est autre chose.
Censurer ces pensées, que tout le monde peut avoir (et très vraisemblablement, aura), c'est interdire le meilleur moyen de les dépasser et donc se révolter contre les souffrances à l'origine de celles-ci.

Habiller la justification de l'escamotage du débat sur les limites de la souffrance dans notre société en une possibilité d'incitation au suicide général, comme on l'entend ces derniers jours, est d'une part mal connaître les mécanismes du passage à l'acte et, d'autre part, un indice sur qui a intérêt à nier la souffrance et pourquoi.
(attention, pas de délire "théorie du compliot", cette négation peut ne pas être consciente et/ou faite sciemment. Bourdieu disait pour mémoire que "les mécanismes sociaux ne sont pas le produit d'une intention machiavélique ; ils sont beaucoup plus intelligents que les plus intelligents des dominants").

L'Eglise catholique, en tant qu'institution, a indéniablement un intérêt dans l'existence de souffrances inhumaines : c'est grâce aux martyrs qu'elle recrute le mieux ses ouailles. Son business model est la mortification.
Les parties politiques, aussi, de plus en plus. Un élément déterminant des dernières élections fut la recherche du monopole "des souffrants".

Dans les deux cas, c'est un contrôle efficace des esprits. Un moyen de ne pas modifier les hiérarchies sociales.
Via la transformation d'une pensée autour du suicide en une redoutable pensée mortifère, c'est à dire qui entraîne la mort, étymologiquement. Si tu as des idées relatives au suicide mon coco, c'est que tu cours tout droit au suicide ... et personne n'est programmé pour se suicider, ontologiquement.
Soit la négation de toute possibilité de révolte contre la souffrance et ses origines via une culpabilisation de ces pensées.
La fabrication d'angoisse ou de culpabilité à prendre en charge à faible coût.

Certaines situations sont difficiles à supporter, j'entends verbalisées comme telles par ceux qui les vivent.
Qu'est-ce que cela signifie ? Quelle est la place de cette souffrance dans notre société ? Quelle est sa limite ? Est-ce possible de la dépasser ?
C'est quoi le bonheur ?

En débattant des limites de la souffrances, la république laïque pourrait à la fois ne plus exclure de son sein Chantal Sébire, et permettre globalement à chacun de savoir si, oui ou non, son cas est véritablement sans espoir.

N'en déplaise à certains, dont l'infecte Boutin, des personnes se suicident ou tentent de se suicider car elles se trouvent moches, considèrent ne pas avoir de perspectives sociales, ne se sentent plus aimées, ont le sentiment d'être un boulet pour leurs proches ou la société, etc.
On ne peut pas, comme le président iranien nie la présence d'homosexuels sur son territoire, faire l'autruche.

L'assistance médicale est un débat de second ordre, sinon un faux débat.
Et c'est dans les aberrations des effets d'une loi qu'on en voit le véritable dessein.
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Comments

  • written on 21-Mar-2008

    magwann says:

    Billet très pertinent ( ça devient lassant... ^^).
    Bourdieu et Arendt, ça me ramène sur les bancs de la fac, bien bien. Il y a beaucoup de reflexions et de questionnements dans ton billet, (raaa, vais encore prendre trois jours à tout démêler!! ;-)).
    Cela résonne d'autant plus que je suis allée au musée Dupuytren aujourd'hui, et le conservateur (actualité oblige) nous a fait un topo sur le cas Sébire- d'un point de vue médical- et nous a surtout indiqué que des centaines de personnes souffrent de ce type de dégénérescence rien qu' en France.

    "Mais certaines souffrances, de part leur intensité et/ou leur durée, méritent une réflexion collective, une limite clairement formulée dans la société."

    Bon, je reviens un peu plus tard, ça gamberge, ça gamberge.

    ps: j'interdis les baskets, les chaussons, les spartiates, les sabots et tous les pieds nus chez moi! J'ai juste mis mon blog au placard ( pour combien de temps, que no sais) :-)

  • written on 22-Mar-2008

    buel says:

    C'est exactement ce qu'il faudrait publier dans les colonnes des journaux.
    Chapeau bas.
    Excellent billet.
    Je digère le tout et je reviens...

  • written on 22-Mar-2008

    cedric-errero says:

    @ Magwann :
    Merci.
    J'lance des pistes.

    Souvent, quand un sujet de discussion (très délicat comme celui-ci, ou pas) tournicote invariablement autour des mêmes arguments, il est possible d'avancer en essayant de démystifier les idéologies (politiques ou religieuses, au hasard) et leurs modes de recrutement. L'intériorisation de ces idéologies est à l'œuvre dans tous les "anathèmes" lus ici ou là.

    Le côté médical nous renvoie finalement à la question de la place de la science dans la société, du scientisme dans lequel nous baignons, et le XIXème siècle et son positivisme que nous n'avons toujours pas quitté.

    Evidemment, on pourrait me traiter de libertaire (et effectivement, je rejette massivement les orthodoxies en vigueur ...). Mais ça ne tiendrait pas la route longtemps, j'ai des choses à proposer.

    En le relisant, je trouve ce billet aussi très "Surveiller et punir", ou Muchembled (un historien de la destruction de la culture populaire).

    @ Buel :
    Merci beaucoup.
    Bonne digestion (m'est avis qu'étant donné ton appartenance à un courant de pensée n'ayant pas éludé ce genre de questionnements, tu auras des choses intéressantes à nous dire).

  • written on 23-Mar-2008

    buel [http://www.20six.fr/buel] says:

    T’es pas cool Cédric, tu me mets sous pression !
    C’est un sujet commun à tous les hommes, car nous savons et avons tous conscience de notre finitude.
    En tant que maçon, c’est se poser la question suivante : nous qui avons vécu la mort initiatique, à différents degrés, nous qui sommes morts à la vie profane pour renaître en initié, sommes nous capables de réfléchir et de faire des propositions sur la « véritable » fin de vie ?
    L’un des postulat de la maçonnerie, est d’être « libres et de bonnes mœurs » (ca me fait bien rire cette phrase si on la sort de son contexte) La question est de savoir si cette liberté nous permet d’aller jusqu’à choisir notre fin de vie.
    Il est évident que l’on ne peut faire une relation entre symbolisme et réalité. Bien que nous nous servions du symbolisme pour améliorer la réalité. Quelle gageure !!!

    Si demain tu interroges les gens, tu t’aperçois qu’ils sont majoritairement pour le droit de choisir quand et comment ils veulent mourir.
    Et je crois que l’important est dans le fait que malgré les dogmes (du respect de la vie) encore existant de nos sociétés judéo-chrétiennes, on peut aujourd’hui se poser la question. Il devient alors de plus en plus difficile aux religieux de nous imposer « la culture de la vie ». Et pour les pires, il n’y a que ceux-la même emmurés dans leur obscurantisme religieux qui peuvent encore nous faire croire qu’il est normal de souffrir avant de mourir.
    (quoi qu’il y a la mère Boutin aussi !!)

    Bien plus qu’éthique (parce que vraiment faut pas rêver : faut arrêter de nous prendre pour des billes. On a l'impression d'un enjeu truqué, d'un faux problème, comme si les euthanasies n’avaient pas lieu. Mais elles ont lieu, régulièrement, dans tous les services hospitaliers qui traitent des grands malades en fin de vie).
    L'euthanasie demandée, c'est le suicide quand on n'est plus capable de le
    faire soi-même. Et il faut une loi sur le suicide pour pouvoir se suicider ?
    Là est le quid. Ne serait il pas qu’un problème juridique ?
    Ou fini le droit de choisir ?

  • written on 23-Mar-2008

    cedric-errero says:

    @ Buel (j'ai enlevé le doublon) :
    Comme tu fais une pause sur ton blog ... j'en profite sans doute un peu (et Magwann, idem).

    Je ne savais pas au sujet de la mort initiatique (en fait, je sais à peu près rien sur le comment de la maçonnerie). C'est très signifiant comme rite.
    Pour la liaison entre symbolisme et réalité, je serais plus convaincu que toi que c'est possible. La réalité n'est finalement qu'une question de point de vue (parfois, des évènements - rencontres, livres, etc. - nous font changer de certitude de façon quasi-instantanée).
    Certains mots essentiels comme mort ou amour sont impossibles à définir mais pourtant nous ne pouvons nous en passer. Seuls signes et symboles font l'interface.

    Pour l'aspect juridique (je pense que c'est encore du positivisme) ...
    aspect juridique
    et aussi une vision économique
    J'ai classé ce billet dans chapter1, c'est à dire tout ce qui est en fortement remis en cause et pourtant constituait le fondement de nos organisations sociales. Le recul des religions (dont je me réjouis) secoue le rapport à la mort défini par le haut (donc les lois notamment).
    Comment la maçonnerie réussit-elle à réunir des personnes qu'elle veut pourtant parfaitement libres ?
    Car la constitution d'un imaginaire commun conciliant le respect de l'individu en tant que tel, ce n'est pas si simple, et fort peu rationnel. :)
    Au sujet de la mort encore plus.

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